BIOGRAPHIE

Florence Jarrige, artiste sculpteur en Bourgogne, taillant une sculpture en pierre dans son atelier près de Cluny.

La pierre, dès l’origine

Née en 1972 en Bourgogne, Florence Jarrige grandit à Blanot, près de Cluny, dans un environnement profondément lié au monde minéral. Ses parents, spéléologues passionnés de géologie, dirigent la grotte de Blanot ; son père pratique également l’archéologie. Roches, carrières, formations géologiques et vestiges anciens appartiennent ainsi très tôt à son paysage familier.

Adolescente, elle expérimente d’abord le modelage, notamment avec la terre de la grotte. Quelques années plus tard, au début de l’âge adulte, elle se tourne vers la pierre et commence à la tailler avec les outils disponibles dans l’atelier de son père.

Elle découvre une matière qui oppose une résistance au geste et impose précision, anticipation et engagement. Contrairement au modelage, la taille procède par retrait : ce qui est enlevé ne peut être remis. Cette irréversibilité deviendra fondamentale dans son rapport à la sculpture.

Austin — devenir sculpteur

En 1992, Florence Jarrige quitte la France pour les États-Unis. Après un premier séjour à Houston, elle s’installe à Austin, au Texas, où elle passera l’essentiel des dix années suivantes.

Elle y dessine, peint, modèle et poursuit la sculpture parallèlement à différents emplois, avant de prendre une décision déterminante : faire de la sculpture son métier.

Elle suit des cours de sculpture sur pierre au Elisabet Ney Museum, puis rejoint Archaic, atelier de sculpture situé dans le centre d’Austin, où elle travaille pendant près de trois ans.

L’atelier développe une approche expérimentale et organique de la sculpture, nourrie notamment par l’univers d’Antoni Gaudí. Florence Jarrige y découvre une pratique où matière, forme, espace et architecture dialoguent à une autre échelle. Elle participe à différents projets de création et de recherche, notamment à un ensemble sculptural destiné au Austin Palmer Center.

Ces années constituent sa première véritable expérience professionnelle de la sculpture. C’est à Austin que la sculpture devient son métier.

Le retour en France — l’exigence de la taille

En 2002, après dix années passées aux États-Unis, Florence Jarrige choisit de revenir en France.

Elle complète alors son expérience par une formation professionnelle en taille de pierre et ornementation en Indre-et-Loire, avant de rejoindre en Bretagne l’atelier de Pierre Floch. Pendant près de trois ans, elle travaille notamment sur les grands calvaires de Plougastel-Daoulas et de Guimiliau, approfondissant sa pratique du granite et du kersanton.

Commence ensuite une longue période consacrée au patrimoine monumental français. Pendant près d’une décennie, elle intervient sur des cathédrales, abbayes, châteaux et édifices anciens, parmi lesquels les cathédrales de Bordeaux et de Limoges, le château d’Angers, le château des ducs de Bretagne à Nantes ou encore Saint-Benoît-sur-Loire. Elle exerce également des responsabilités d’atelier et de suivi de chantiers.

Cette expérience lui apporte une connaissance intime de la pierre, de ses structures, de ses résistances et de ses limites. La taille directe devient autant une discipline du regard qu’une maîtrise du geste : comprendre le bloc, anticiper le volume, savoir jusqu’où retirer la matière.

Il faut taper juste.

2012–2023 — construire un langage

À partir de 2012, Florence Jarrige développe son activité artistique indépendante tout en poursuivant des interventions dans le patrimoine monumental.

Ses recherches empruntent alors plusieurs voies : figure humaine, modelage, visages, anatomie, formes abstraites, matière brute et surfaces travaillées.

Dès 2012, avec la série Ombra, une recherche radicale autour de la verticalité apparaît. Certaines silhouettes atteignent environ 1,60 mètre pour une largeur extrêmement réduite. La figure s’étire, se simplifie et se rapproche presque de la colonne.

En 2013 apparaît un autre élément essentiel de son langage. Confrontée à un important bloc de granite, elle pratique des coupes parallèles successives afin d’en retirer la matière. Ce procédé, initialement technique, produit à la surface de la pierre un rythme dont elle perçoit la force plastique. Elle resserre les intervalles et choisit de conserver les traces de l’outil.

Les strates entrent dans son vocabulaire.

Elles ne portent alors aucun symbolisme préétabli. Leur signification se construira au fil des années.

Pendant plus d’une décennie, ces différentes recherches se croisent, disparaissent et réapparaissent. Florence Jarrige revient à la figure et à l’anatomie, expérimente d’autres formes, retrouve la verticalité. Son langage ne se construit pas selon une progression linéaire, mais par recherches parallèles, retours, déplacements et éliminations.

2023 — fermer une boucle

Pendant plus de dix ans, Florence Jarrige mène ainsi de front sa création personnelle et son activité indépendante dans le patrimoine.

En 2023, un dernier chantier à l’abbaye de Cluny, à quelques kilomètres du territoire où elle a grandi, vient symboliquement refermer ce chapitre. Elle quitte alors les Monuments historiques pour consacrer entièrement son activité à sa création.

Les recherches menées depuis 2012 commencent à converger : verticalité, figure féminine, strates, matière brute et surfaces travaillées appartiennent désormais à un même langage.

Cette convergence s’accompagne surtout d’un dépouillement. Florence Jarrige retire progressivement les éléments qui ne lui semblent plus nécessaires.

La figure ne disparaît pas. Elle devient présence.

De la figure à la présence

Dans ses sculptures actuelles, la figure féminine demeure, mais elle n’est plus celle d’un individu.

Les signes narratifs et anatomiques s’effacent. Visage, bras et détails deviennent inutiles. Ce retrait n’est ni mutilation ni absence : il permet à la sculpture de quitter le portrait et le récit pour atteindre une présence plus essentielle.

L’élongation participe du même mouvement. La verticalité n’est plus seulement une proportion : elle devient un élan.

La sculpture reste profondément ancrée dans la matière tout en tendant vers l’élévation.

La mémoire du geste et du temps

Les strates apparues en 2013 ont, elles aussi, changé de sens.

Florence Jarrige conserve volontairement les traces du processus de taille. Traits de disqueuse, passages du ciseau, ruptures, surfaces brutes et zones polies demeurent visibles dans l’œuvre achevée.

La matière garde la mémoire du geste.

Avec le temps, ces marques ont également acquis une dimension plus intérieure. Elles évoquent ce qui s’accumule au cours d’une existence : expériences, passages, ruptures, transformations. Elles ne constituent jamais un code littéral mais portent la mémoire de ce qui a été traversé.

Il ne s’agit pas d’effacer les traces, mais de construire avec elles.

La résistance de la pierre

Florence Jarrige travaille principalement le granite, le marbre et les calcaires, notamment ceux de Bourgogne. Elle réalise rarement de maquette : la forme est pensée puis dessinée directement sur le bloc.

Son travail procède par retraits successifs : tracer, enlever la matière, s’éloigner, regarder, reprendre le dessin et revenir à la taille.

Le granite lui apporte la résistance et la fiabilité qu’elle recherche. Le marbre de Carrare, la lumière et la profondeur des contrastes entre surfaces brutes et polies. Les calcaires bourguignons maintiennent un lien avec la géographie minérale qui accompagne son parcours depuis l’enfance.

La résistance de la pierre n’est pas un obstacle à son travail. Elle en est l’une des raisons.

Ancrage et élévation

L’œuvre de Florence Jarrige se construit aujourd’hui dans un ensemble de tensions : entre le poids de la pierre et l’élancement de la forme, entre fragilité apparente et résistance, entre surface brute et surface travaillée, entre ce qui demeure et ce qui se transforme.

Ses sculptures portent leurs traces sans s’y réduire.

L’expérience ne disparaît pas : elle participe à la construction de la présence. La verticalité devient l’expression d’un mouvement intérieur — la possibilité de continuer, de se transformer, de grandir et de tendre vers une forme d’accomplissement.

L’élévation n’est pas une fuite hors de la matière. Elle prend appui sur elle.

Après plus de trente années de pratique, de ses années fondatrices à Austin aux grands chantiers du patrimoine français puis à son atelier en Bourgogne, Florence Jarrige poursuit une recherche où matière, temps et expérience sont indissociables.

Entre ancrage et élévation, ses sculptures interrogent ce que nous faisons de ce qui nous traverse : comment les traces laissées par l’expérience peuvent-elles devenir non pas ce qui nous retient, mais ce à partir de quoi nous continuons à nous construire et à nous élever ?

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