Du trait de disque au dégrossissage
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Le geste technique devient alors langage plastique : les strates demeurent comme la mémoire du travail de la pierre et évoquent, dans mon œuvre, les traces et les cicatrices de la vie.
Lorsque je dégrossis un bloc de pierre dure, j’utilise notamment une disqueuse équipée d’un disque diamant. Cet outil permet d’entrer profondément dans la matière et d’en retirer progressivement les volumes importants.
Je réalise d’abord une succession de traits de disque parallèles, dont la profondeur varie en fonction de la forme que je cherche à faire émerger. Ces coupes créent entre elles de fines bandes de pierre, comme une succession de lamelles encore solidaires du bloc.
Le travail ne s’arrête pas à la disqueuse. Ces bandes sont ensuite cassées une à une, à la main, à l’aide de la massette et des ciseaux de tailleur de pierre. Le ciseau vient entre les traits de disque et, sous les coups de massette, la matière éclate et se détache progressivement.
C’est un travail très physique, mais aussi extrêmement précis : il faut anticiper la profondeur des coupes, la résistance de la pierre, son sens de rupture et la quantité de matière que l’on peut enlever sans aller trop loin. On recommence l’opération autant de fois que nécessaire, en se rapprochant progressivement du volume recherché.
Normalement, les traces de cette étape de dégrossissage sont ensuite reprises, affinées puis effacées au cours de la taille.
Dans mon travail, j’ai choisi d’en conserver certaines.
Ce qui n’était au départ que la mémoire d’un geste technique devient alors une composante de la sculpture. Les traits successifs du disque, les ruptures provoquées par le ciseau et les différents niveaux d’enlèvement de matière créent ces strates qui traversent certaines de mes œuvres.
Je ne les ajoute donc pas à la pierre comme un décor posé sur une forme achevée : elles naissent du processus même par lequel cette forme est extraite du bloc.
Et c’est précisément ce qui m’intéresse. Une étape normalement destinée à disparaître demeure visible et change de statut : de trace de fabrication, elle devient trace du temps, de l’épreuve, de la transformation.
Ces strates évoquent pour moi les cicatrices de l’existence : ce que nous traversons, ce qui nous façonne et ce qui, même lorsque la blessure s’est refermée, demeure inscrit en nous.